Partager la publication "Rematch : est-ce vraiment un ordinateur qui a battu Kasparov ?"
Arte a diffusé en octobre une excellente série en six épisodes sur la confrontation entre Garry Kasparov, champion du monde d’échecs, et le super ordinateur d’IBM, Deep Blue, intitulée Rematch.
C’est finalement Deep Blue qui l’a remporté. Mais est-ce vraiment un ordinateur qui a battu Kasparov ?
Avant de creuser la question, j’aimerais commencer par dire que j’ai réellement été enthousiasmé par la série. Il n’était pas évident a priori de réaliser une série populaire, dans le bon sens du terme, sur une confrontation échiquéenne. Or je crois que Rematch est captivante même pour ceux qui ne sont ni passionnés par les échecs, ni par l’informatique.
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Bonjour à tous ! Très heureux de vous retrouver pour une vidéo flash sur un sujet que j’avais vraiment très envie d’aborder avec vous, qui est cette série fabuleuse qui passe sur Arte en ce moment et qui s’appelle « Rematch ».
« Rematch », c’est l’histoire de l’opposition entre Garry Kasparov, champion du monde des échecs, et le super ordinateur Deep Blue d’IBM. La série est actuellement diffusée sur Arte et vous pouvez aussi la retrouver en rediffusion sur arte.tv et sur l’application d’Arte.
Alors pourquoi est-ce que je suis absolument scotché par cette série ? Parce que je trouve qu’elle arrive à rendre très, très vivant un jeu qui n’est pas forcément a priori hyper télégénique, puisque manifestement il se joue sur un plateau de manière assez statique. Et ils ont réussi le tour de force de rendre ça hyper vivant, hyper passionnant, avec beaucoup de dynamisme. Et déjà bravo, chapeau pour la réalisation !
Mais ce qui est le plus intéressant évidemment, c’est cette opposition entre l’intelligence artificielle et l’être humain. La série « Rematch » est tirée d’une histoire vraie, et ce qui est bien avec les histoires vraies, c’est qu’on peut en divulguer la fin sans prendre le risque de « spoiler » les gens qui regardent !
Comme vous le savez certainement, Garry Kasparov a fini par perdre son combat contre Deep Blue, et donc c’est la première fois qu’un super ordinateur était vainqueur d’un grand maître des échecs.
Alors pourquoi est-ce que cette série est aussi fascinante ? C’est parce qu’elle repose sur les ressorts psychologiques des personnages. Vraiment, le choix, le parti pris qui a été fait par le scénariste et le metteur en scène, ça a été vraiment d’insister sur ces aspects : qu’est-ce qui motive Garry Kasparov et qu’est-ce qui motive également les gens d’IBM ?
Côté Kasparov, c’est vraiment l’amour du jeu d’échecs et puis une mentalité d’athlète, de sportif. D’ailleurs, on le voit à maintes reprises en train de faire des pompes ou du jogging. Donc c’est vraiment un athlète de haut niveau qui ne paraît pas vraiment motivé par l’argent, mais vraiment par le but de se dépasser, de pousser au maximum la discipline des échecs. C’est vraiment ce qui manifestement le motive le plus.
Côté IBM, évidemment, ce sont des motivations financières. L’objectif était de montrer la supériorité technologique d’IBM, mais on suit également le parcours de la directrice marketing de chez IBM, qui en fait, là, est un personnage fictif, qui n’a pas existé en tant que tel. C’est plutôt un assemblage de plusieurs personnages, mais en fait qui reflète la motivation financière, de compétition, qui est à la base de la volonté d’IBM d’organiser ce tournoi.
Donc on suit comme ça, au fil des matchs, Kasparov, ses états d’âme, ses hésitations, et c’est ça qui est vraiment formidable. C’est parce qu’on s’aperçoit que Garry Kasparov était un personnage un peu irascible, haut en couleur, pas forcément très sympathique de prime abord, et pourtant, c’est à lui qu’on s’attache, on s’identifie à lui et on finit par vraiment souhaiter sa victoire, alors que pourtant il a fort mauvais caractère.
Et ce qui est aussi très bien, je trouve, c’est de pouvoir constater l’évolution du personnage au fil du temps. D’abord il est très sûr de lui, ensuite il commence à douter. Il est d’abord motivé par la volonté de prouver qu’il est le plus fort, mais également que les êtres humains sont plus forts. Mais il finit par reconnaître à un moment dans la série que, peut-être, Deep Blue est finalement un très bon joueur d’échecs, un adversaire digne de le rencontrer. Et d’ailleurs, c’est intéressant parce que c’est révélateur de sa véritable évolution psychologique.
Dans une vidéo TED que je vous indiquerai tout à l’heure et plus bas en description, le véritable Garry Kasparov s’est exprimé devant un public pour expliquer qu’il ne fallait pas avoir peur des machines intelligentes mais qu’il fallait plutôt apprendre à travailler avec elles.
Et d’ailleurs, il prend l’exemple de nouveaux tournois qui sont organisés depuis peu et qui opposent en fait deux équipes, deux joueurs, peut-être deux grands maîtres, et chacun a à sa disposition un ordinateur d’échecs. Et donc ce sont deux équipes comme ça qui s’opposent. Chaque ordinateur va pouvoir apporter sa puissance de calcul et, en même temps, le joueur, le grand maître par exemple, apporte son intuition. Et on a comme ça finalement quelque chose d’équilibré entre deux équipes. On n’est plus, en fait, dans une opposition entre l’homme et la machine, mais entre deux équipes homme-machine à égalité.
Et on suit un petit peu cette évolution dans la série de Garry Kasparov qui, au début, en fait, n’apprécie pas tellement Deep Blue et qui finit finalement par reconnaître que c’est un adversaire tout à fait valable.
Voilà, pour terminer, ce qui est également très bien c’est que, au passage, cette série donne envie de jouer aux échecs, ou de rejouer aux échecs. Donc vraiment je ne peux que vous la recommander chaudement.
Merci de m’avoir suivi, et à très bientôt pour une prochaine vidéo !
Une série avant tout psychologique
En effet, la série met en évidence les ressorts psychologiques profonds des protagonistes. En tout premier lieu, les ressorts de Kasparov bien sûr. Son mental de champion est bien montré, avec ses entraînements tant intellectuels que physiques (pompes et course à pied) ; son caractère irascible aussi. Le Kasparov dépeint dans la série a en effet un fort mauvais caractère. Pourtant, c’est à lui que l’on s’attache, au point de souhaiter fermement sa victoire, tant il est profondément humain. Mais surtout, on le voit cheminer psychologiquement, du déni de la possibilité de la défaite face à une machine jusqu’à la reconnaissance que Deep Blue est finalement un excellent joueur d’échecs. Les motivations carriéristes de la directrice marketing d’IBM sont aussi bien retranscrites, même s’il s’agit ici d’un personnage purement fictionnel.
Qui a réellement gagné le rematch ?
Garry Kasparov a gagné sa première confrontation contre Deep Blue en 1996. Mais IBM a offert une revanche (« rematch » dans la série) l’année suivante, lors de laquelle Kasparov s’est incliné face à l’évolution de la machine, appelée en réalité Deeper Blue.

On peut quand même se demander si cette confrontation signe en profondeur la victoire de la machine sur l’homme. En effet, la série montre que Kasparov était tellement fort qu’il en était réduit à s’entraîner seul, en jouant des parties contre lui-même. Dans le camp adverse, en revanche, c’est une débauche de moyens : une équipe d’ingénieurs est sur le pont pendant des mois et pendant le tournoi, pour optimiser Deeper Blue, et IBM va jusqu’à embaucher plusieurs grands maîtres pour faire progresser sa machine. La sensation que cela m’a laissé, c’est qu’on a fondamentalement assisté en 1997 à la victoire de l’argent sur le sport, dans un combat tout ce qu’il y a d’inégal.
L’IA pour l’intérêt général ou pour le profit ?
Avec Deep Blue et Deeper Blue, on n’était pas encore en présence de véritables intelligences artificielles. Si la machine d’IBM a fini par gagner, c’est en employant ce que les informaticiens appellent des attaques par force brute, c’est-à-dire une méthode de résolution de problèmes qui consiste à explorer systématiquement toutes les solutions possibles jusqu’à trouver celle qui fonctionne. En l’occurrence, Deeper Blue était capable de calculer 200 millions de coups par seconde. Avec de la force (de la puissance de calcul) et de l’argent (pour se payer les meilleurs talents), IBM a pu terrasser Kasparov. Les enjeux étaient bien évidemment financiers, et l’on voit dans la série la préoccupation du PDG d’IBM face aux fluctuations du cours de bourse de la société au fil des matches.
Autant la recherche de Kasparov était sportive et artistique, au sens de vouloir pousser l’art des échecs le plus loin possible, autant la motivation d’IBM était de démontrer sa supériorité technique pour en faire un argument marketing susceptible in fine d’augmenter les ventes. Rien d’altruiste là-dedans, donc.
Or la question se repose aujourd’hui avec le développement de l’intelligence artificielle. A t-il pour but de permettre à l’homme d’atteindre de nouveaux sommets dans différentes disciplines, ou uniquement d’engranger des profits financiers ? La question se pose d’autant plus que l’intelligence artificielle fait intervenir des questions éthiques sur ce qui fait le propre de l’homme et sur sa dignité.
On peut s’interroger sur les motivations qui sont à l’œuvre aujourd’hui dans la Silicon Valley et ailleurs, dans les labos qui développent les nouvelles IA, alors que des tombereaux d’argent sont déversés sur eux et que le leader du marché a décidé de renoncer, dans les faits, à son statut d’organisation à but non lucratif pour devenir une société commerciale… comme les autres.
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