démocratie cassée

La France est-elle devenue une dictature ?

Depuis le premier confinement, suivi de son cortège de limitations des libertés individuelles, décrétés dans le contexte de la crise de la Covid-19, une affirmation revient régulièrement : la France serait devenue une dictature. Pour être exact, cette affirmation revient régulièrement depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. C’est déjà singulier à remarquer. Mais aujourd’hui l’accusation revient particulièrement en force avec la mise en place du passe sanitaire voulu par Emmanuel Macron.

Si maintenant on passe de l’affirmation à la question, « la France est-elle devenue une dictature ? », plusieurs attitudes sont possibles :

  • le déni : poser la question serait totalement incongru, l’interrogation est écartée d’un revers de la main sans même être examinée ;
  • l’indignation : poser la question serait un sacrilège, ceux qui se la posent n’ont qu’à aller vivre dans des pays communément considérés comme des dictatures (Chine, Arabie Saoudite…)
  • la réflexion calme : c’est l’attitude qui sera adoptée dans ce billet.

Grâce à un rappel de la définition d’une dictature, nous verrons dans une première partie que, formellement, la France n’en est pas devenue une. En revanche, nous verrons dans la deuxième partie que de nombreux faits témoignent d’un dévoiement de la démocratie française vers une pratique dictatoriale.

1. Formellement, la France n’est pas devenue une dictature
2. Un dévoiement de la démocratie française vers une pratique dictatoriale
— 2.1. Un exercice de plus en plus « discrétionnaire » du pouvoir
— 2.2. Des contre-pouvoirs qui contrent de moins en moins
— 2.3. Un système électoral faussé entachant la légitimité des élus
— 2.4. La liberté d’expression, oui, mais pour combien de temps ?
—-Premier exemple : la loi du 24 juin 2020 visant à lutter contre les contenus haineux sur internet, dite « loi Avia »
—-Deuxième exemple : la volonté d’imposer aux internautes de révéler leur identité
—-Troisième exemple : la lutte contre les médias d’opposition
—-Quatrième exemple : la réduction de la liberté de réunion
— 2.5. La division érigée en méthode de gouvernement
— 2.6. Toujours plus d’opacité pour le pouvoir, toujours moins d’intimité pour les individus
Conclusion

(Pour plus de confort de lecture, vous pouvez télécharger l’article au format pdf)

1. Formellement, la France n’est pas devenue une dictature

Le Trésor de la langue française définit la dictature de cette façon :  » régime politique dans lequel le pouvoir est entre les mains d’un seul homme ou d’un groupe restreint qui en use de manière discrétionnaire ».

En ce sens, on ne peut pas dire que la France est une dictature, puisque la République française assure une séparation et un équilibre des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Les institutions de la Vème République continuent à être appliquées et les élections sont organisées dans les règles. Y compris pour ce qui concerne les mesures anti-Covid prises par le gouvernement, des contre-pouvoirs ont pu jouer, notamment à plusieurs reprises le Conseil d’État :

  • le 13 juin 2020, le juge des référés du Conseil d’État a suspendu l’interdiction générale et absolue de manifester sur la voie publique qui avait été instaurée par un décret pris par le Premier ministre le 31 mai 2020 ;
  • le 6 juillet 2020, le  juge des référés a invalidé une disposition de la nouvelle version du même décret  qui prévoyait que l’organisation de manifestations devrait être autorisée au préalable par le préfet, chargé de vérifier que les « mesures barrières » pouvaient être respectées.

La dictature est également associée à l’interdiction de toute critique à l’égard du pouvoir en place, sous peine de lourdes punitions. Sous cet aspect, on ne peut pas dire non plus que la France est une dictature : il est possible, dans notre pays, d’être critique du gouvernement ou du Président sans encourir de représailles dans sa vie personnelle ou professionnelle, du moins pour ceux qui n’évoluent pas directement dans les allées du pouvoir.

2. Un dévoiement de la démocratie française vers une pratique dictatoriale

Si la démocratie en France est formellement respectée, on ne saurait évidemment se contenter d’un respect de façade. Or force est de constater que la vie politique française présente de plus en plus d’aspects que l’on retrouve dans les pays dictatoriaux.

2.1 Un exercice de plus en plus « discrétionnaire » du pouvoir

Dans le contexte de l’épidémie de Covid-19, le gouvernement s’est largement affranchi du contrôle parlementaire en imposant ses mesures par décrets et ordonnances. Rien que sur sur la période juillet 2020-avril 2021, il en a publié plus de cinquante. Le processus législatif qui entoure l’adoption du passe sanitaire est un autre exemple du passage en force que réalise le gouvernement. La mise en place de ce dispositif est un bouleversement dans la vie des Français, posant des questions juridiques, morales et pratiques considérables. Son examen aurait normalement exigé que les députés aient le temps d’examiner toutes ces questions. Or les débats ont été conduits tambour battant, y compris la nuit, comme en témoigne l’adoption en deuxième lecture, à cinq heures du matin, par une poignée de députés fatigués, de l’obligation du passe dans les hôpitaux et les Ehpads.

2.2. Des contre-pouvoirs qui contrent de moins en moins

Le fonctionnement des contre-pouvoirs est lui aussi de plus en plus entamé. Le Conseil d’État cité plus haut, qui avait validé la première version du passe sanitaire au motif qu’il ne concernait que les grands rassemblements et n’allait pas à l’encontre des activités quotidiennes des Français, a ainsi étonnamment largement validé la seconde mouture de ce passe, décrite le 12 juillet 2021 par Emmanuel Macron dans son allocution, qui concerne, elle, des activités aussi quotidiennes que de prendre un café en terrasse.

Mais que dire du Conseil constitutionnel qui, par sa décision rendue le 26 mars 2020 , a entériné l’adoption accélérée, en violation de la Constitution, d’une loi organique visant à priver les citoyens de leur capacité de le saisir de Questions Prioritaires de Constitutionnalité (QPC) jusqu’au 30 juin 2020 ? Pour rappel, les QPC actent le droit reconnu à toute personne de soutenir qu’une disposition législative est contraire aux droits et libertés que la Constitution garantit. Comme l’explique l’avocat Dominique Bompoint, « c’est ainsi que le gardien de la Constitution a prêté main-forte à sa [propre] violation, pour écarter le dispositif de protection des droits et des libertés individuelles [NDLR : les QPC] qu’elle garantit ».

On ne s’étonnera donc pas que le Conseil constitutionnel ait validé par sa disposition du 5 août 2021, à quelques éléments près, la loi relative à la gestion de la crise sanitaire (contenant le fameux passe sanitaire) adoptée par le Parlement le dimanche 25 juillet. Le Conseil a justifié sa décision en notant que «le législateur a[vait] poursuivi l’objectif de valeur constitutionnelle de protection de la santé». Cette justification repose donc sur un concept dont la place dans la hiérarchie des normes juridiques est très discutée, comme l’expliquait en 2006 Pierre de Montalivet, Maître de conférences à l’Université Panthéon-Assas :

« Le Conseil constitutionnel accorde aux objectifs une protection inférieure à celle des droits et libertés constitutionnels, même si cette protection varie selon les objectifs et les circonstances. (…) les objectifs ne sont pas des droits et libertés constitutionnels mais de simples garanties objectives de ces droits, ce qui les place dans une situation subordonnée par rapport à eux. »

Le Conseil ne fait donc pas reposer sa décision sur le droit constitutionnel à la protection de la santé, reconnu par le Préambule de la Constitution de 1946 dans son article 11, mais sur l’objectif de protection de la santé. Or le moins que l’on puisse dire est qu’il n’y a pas un consensus scientifique sur l’efficacité du passe sanitaire pour atteindre cet objectif.

On remarquera également que l’article 11 du Préambule de la Constitution de 1946 est formulé ainsi :

« [La Nation] garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs »

Or il est évident que le passe sanitaire contrevient à l’accès aux loisirs puisqu’il conduit à refouler une foule de citoyens des cinémas, théâtres, parcs d’attraction, etc. Quant à la disposition sur la suspension du salaire des salariés en CDI ne présentant pas un passe sanitaire, elle contrevient manifestement à la sécurité matérielle.

Il ressort en fait que le Conseil constitutionnel a fait reposer sa décision de valider le passe sanitaire sur la poursuite d’un objectif de protection de la santé sans que rien ne garantisse qu’il permettra réellement d’atteindre cet objectif. En revanche, il n’a pas jugé recevable les critiques des députés et sénateurs qui l’ont saisi au motif que le passe sanitaire contrevenait à des droits constitutionnels comme le droit au respect de la vie privée, alors que, manifestement, mon droit au secret médical, partie intégrante du droit à la vie privée, est bafoué si je suis tenu d’informer un inconnu (barman, vigile, caissier…) de mon statut vaccinal ou d’infection au Covid.

2.3. Un système électoral faussé entachant la légitimité des élus

La démocratie représentative suppose l’organisation d’élections permettant aux citoyens de choisir des élus par l’intermédiaire desquels le Peuple exerce sa souveraineté. Encore faut-il que les élus soient réellement représentatifs des citoyens, et que ces derniers disposent d’un véritable choix. Or les conditions mêmes de l’élection d’Emmanuel Macron posent problème. On se souvient qu’en 2017,  la première chaîne d’informations française, BFMTV, a pendant des semaines, consacré une énorme part de son temps d’antenne à l' »affaire » qui allait conduire à l’effondrement du favori de la Présidentielle, François Fillon. On se souvient également de l’incroyable célérité de la Justice dans le traitement de cette affaire. Indépendamment du fond et de la piètre défense de l’intéressé, le traitement de l’affaire par les médias et par la Justice s’est apparenté à une campagne de déstabilisation, à tel point que BFMTV a pu, non sans cynisme, produire un documentaire intitulé « Qui a tué François Fillon ? » Une fois le favori de la Présidentielle éliminé de cette façon douteuse, Emmanuel Macron a pu bénéficier pleinement de l’effet du « front républicain » face à Marine le Pen grâce à la stratégie maintes fois éprouvée de la diabolisation du Rassemblement National. Dans ces conditions, peut-on dire que le choix des Français pour l’élection présidentielle de 2017 a été réellement libre ?

Le caractère scabreux de l’élection présidentielle de 2017, pour spectaculaire qu’il soit, n’est malheureusement qu’un exemple de l’état délétère du système électoral français. Plus récemment, les Français ont été appelés aux urnes pour les élections régionales et départementales de 2021 alors qu’entre un quart et 40% d’entre eux n’ont reçu aucune propagande électorale dans leurs boîtes aux lettres, d’après le rapport de la mission d’information du Sénat qui s’est penchée sur ce dysfonctionnement et qui dénonce un véritable « scandale ». Faut-il s’étonner, dans ces conditions, que 66% des inscrits se soient abstenus d’aller voter ? Et avec une si faible participation, quelle est la légitimité réelle des assemblées régionales et départementales issues du scrutin ?

2.4. La liberté d’expression, oui, mais pour combien de temps ?

Petite touche par petite touche, le pouvoir tente de grignoter la liberté d’expression en France. Nous prendrons ici quatre exemples.

  • Premier exemple de tentative d’atteinte à la liberté d’expression : la loi du 24 juin 2020 visant à lutter contre les contenus haineux sur internet, dite « loi Avia »

Pour rappel, la version initiale de la proposition de loi prévoyait l’obligation pour les opérateurs de sites Internet, y compris les réseaux sociaux, plates-formes collaboratives et moteurs de recherche, de mettre en place un dispositif permettant à toute personne de signaler un contenu illicite. Les contenus « manifestement illicites » (sic) devaient être retirés par l’opérateur dans un délai d’une heure (pédopornographie, apologie du terrorisme, incitation à commettre des actes terroristes) ou 24 heures (autres types de contenus haineux), sans qu’il soit nécessaire qu’un juge se prononce sur le caractère illicite du contenu. C’était donc à l’opérateur lui-même de décider si le contenu était « manifestement illicite ». Au cas où il n’aurait pas retiré le contenu signalé ou au cas où il l’aurait fait trop tardivement, son représentant s’exposait à une amende de 250 000 euros, et l’opérateur en tant que personne morale à une amenda représentant 4 % de son chiffre d’affaires mondial. Autant dire que ce niveau de sanction particulièrement dissuasif aurait pu conduire les opérateurs, dans le doute,  à retirer des contenus signalés même si leur caractère illicite n’était pas si manifeste que cela. Autrement dit, on pouvait s’attendre à un retrait massif de contenus ayant l’heur de déplaire à tel ou tel groupe de pression ou lobby, sans que leur caractère illicite n’ait été avéré. Heureusement, en l’espèce, le Conseil constitutionnel a joué son rôle en censurant ces dispositions de la loi. Il a en ainsi estimé qu’elles risquaient de porter « une atteinte à l’exercice de la liberté d’expression et de communication qui n’est pas nécessaire, adaptée et proportionnée ».

  • Deuxième exemple de tentative d’atteinte à la liberté d’expression : la volonté d’imposer aux internautes de révéler leur identité

Les premières critiques d’Emmanuel Macron à l’encontre de la possibilité pour les internautes de s’exprimer sans révéler publiquement leur identité réelle remontent à son discours prononcé à Paris le 12 novembre 2018 lors du Forum sur la gouvernance de l’Internet à l’Unesco :

« Nos gouvernements, nos populations ne vont pas pouvoir tolérer encore longtemps les torrents de
haine que déversent en ligne des auteurs protégés par un anonymat devenu problématique. »

A l’époque, il nuançait son propos en précisant :

« L’anonymat que procure Internet doit continuer à permettre la liberté d’expression, là où celle-ci est
parfois étouffée(…) »

Le 18 janvier 2019, à l’occasion d’une réunion organisée dans le cadre du « grand débat national »,  la nuance avait disparu :

« Je crois qu’on doit aller vers une levée progressive de toute forme d’anonymat et vers des processus où l’on sait distinguer le vrai du faux et où l’on doit savoir d’où les gens parlent et pourquoi ils disent des choses. »

Quelques mois plus tard, c’est le Premier ministre Jean Castex qui revenait à la charge, avec des propos un peu plus précis (car ne commettant plus l’amalgame entre anonymat, qui n’existe pour ainsi dire pas sur l’Internet, et pseudonymat) mais surtout encore plus virulents :

« On peut vous traiter de tous les noms, de tous les vices, en se cachant derrière des pseudonymes. Dans ces conditions, les réseaux sociaux c’est le régime de Vichy : personne ne sait qui c’est ! »

(La métaphore est particulièrement mal choisie, quand on sait l’utilité qu’on eut les pseudonymes pour les Résistants pendant l’Occupation.)

Or interdire l’utilisation de pseudonymes sur l’Internet, par exemple en obligeant les internautes à fournir une pièce d’identité avant de pouvoir participer sur un réseau social, conduirait immanquablement à un recul de la liberté d’expression. Comme le relevait Emmanuel Netter dans les Echos, « certaines professions (avocats, magistrats, médecins…) ne peuvent évoquer leur quotidien que masquées. Et chaque citoyen sera réticent à exprimer des opinions qu’il croit minoritaires ou mal considérées, s’il est forcé de les assumer au grand jour (…) ». Quant à Antoine Champagne, fondateur du journal d’investigation en ligne reflets.info, il fait remarquer à raison :

« Le pseudonymat est une garantie pour la démocratie. Lanceurs d’alertes, employés d’entreprises, fonctionnaires soumis au devoir de réserve… Il permet à ces personnes de s’exprimer librement. »

  • Troisième exemple de tentative d’atteinte à la liberté d’expression : la lutte contre les médias d’opposition

Une chaîne émet sur le territoire national avec l’aval du CSA, animée par des journalistes aguerris tels que Stéphanie de Muru (transfuge de BFMTV) ou Frédéric Taddeï, ainsi que par des chroniqueurs qui peuvent s’honorer d’un parcours professionnel exceptionnel comme Alain Juillet.  Chaîne d’information, RT France (ex « Russia Today ») puisque c’est d’elle qu’il s’agit, est aussi une chaîne d’opinion à la ligne éditoriale clairement anti-macroniste. Il n’est qu’à en juger par les chroniques au vitriol d’un Alexis Pouzin ou d’un Nicolas Vidal. Faut-il y voir la raison pour laquelle Emmanuel Macron s’en est pris à cette chaîne (ainsi qu’à un autre média d’origine russe, Sputnik), dès le début de son mandat ? Lors de sa conférence de presse avec Vladimir Poutine, en mai 2017, il avait ainsi déclaré :

«Russia Today et Sputnik ne se sont pas comportés comme des organes de presse et des journalistes, mais ils se sont comportés comme des organes d’influence, de propagande, et de propagande mensongère, ni plus ni moins.»

L’hostilité d’Emmanuel Macron à l’encontre de RT France ne s’est pas traduite uniquement par des mots, mais également par des actes, notamment des refus répétés du service de presse de l’Élysée d’accréditer des journalistes pourtant munis de cartes de presse, ou des refus par ce même service d’accorder un accès à des événements autour du chef de l’État à des journalistes pourtant dûment accrédités.

  • Quatrième exemple de tentative d’atteinte à la liberté d’expression : la réduction de la liberté de réunion

A l’occasion des confinements plus ou moins stricts qui ont été décrétés par le  gouvernement depuis le démarrage de la pandémie, la liberté de réunion a été fortement réduite.

Le premier confinement, du 17 mars au 11 mai 2020, en obligeant les gens à rester chez eux, réduisait dans les faits à néant la liberté de réunion.

Par la suite, des décrets ont été pris limitant la possibilité de se réunir à l’extérieur, par exemple à plus de six personnes.

Or il est évident que la réduction de la liberté de réunion a pour conséquence directe une réduction de la liberté d’expression : en l’absence d’auditoire, peut-on parler de libre expression ?

2.5. La division érigée en méthode de gouvernement

« Divide et imperia« , diviser pour régner : ce principe de Machiavel est une méthode très efficace pour conquérir le pouvoir ou s’y maintenir. Comme le souligne le professeur Dhaouadi Zoubeida, c’est aussi le « point de départ de l’installation de dictatures« .

Or le moins que l’on puisse, c’est que les propos d’Emmanuel Macron et de son entourage ne sont pas fait pour rassembler. Petit florilège :

  • « Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien. » (Emmanuel Macron)
  • « Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes. » (Emmanuel Macron)
  • « Il y a une France laborieuse et volontariste, qui veut mettre le virus derrière elle et travaille. Elle est largement majoritaire. Et puis il y a une frange capricieuse et défaitiste, très minoritaire, qui se satisferait bien de rester dans le chaos et l’inactivité. » (Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement« )

Il y a les paroles, et il y a les symboles. L’écart de traitement qui a été appliqué le 11 juin 2021, en période de couvre-feu, aux participants à une fête improvisée aux Invalides et aux spectateurs de la demi-finale de Roland-Garros, est à cet égard édifiant. Pendant que les premiers étaient évacués à coup de gaz lacrymogènes, les seconds bénéficiaient d’une dérogation accordée par le Premier ministre pour assister à la fin du match après 23h.

Enfin il y a les actes. Dans ce régime qui divise, une catégorie de population fait figure de privilégiés : les policiers. Ainsi, le 12 juillet 2021, Emmanuel Macron a annoncé dans son allocution que certaines professions seraient dans l’obligation de se faire vacciner avant le 15 septembre, sous peine de sanctions, dont on a appris par la suite qu’elles pourraient aller jusqu’au licenciement. Les professions concernées sont les professions directement en contact avec le public : aides à domicile, personnel soignant, pompiers… Étrangement, les policiers ont été mis à l’écart de cette obligation, alors même que la doctrine actuellement en vogue lors des manifestations est justement d’« aller au contact ». Autre « bizarrerie », le projet de réforme des retraites sur lequel le gouvernement avait engagé sa responsabilité par l’application de l’article 49.3 de la Constitution en mars 2020 instituait un « âge pivôt » de 64 ans pour le départ à la retraite mais celui-ci ne concernait pas les policiers, qui  pouvaient continuer à partir à 62 ans. Ces quelques illustrations montrent que le pouvoir exécutif actuel use de la division des masses pour empêcher toute convergence des luttes et octroie des privilèges aux forces de police dont il pourrait avoir besoin pour contenir un soulèvement populaire généralisé. Ce comportement se retrouve bien plus dans les dictatures que dans les démocraties.

2.6. Toujours plus d’opacité pour le pouvoir, toujours moins d’intimité pour les individus

La démocratie implique un droit de regard des citoyens sur les décisions prises par les autorités. Ce droit de regard peut éventuellement être différé : on peut admettre que certaines décisions aient besoin d’être entourées de secret, notamment celles qui concernent la défense du territoire ou le renseignement. Mais pour que le peuple conserve en dernier ressort son pouvoir souverain, ce secret doit être encadré par le Parlement et doit, en tout état de cause, être limité dans le temps. Or la loi n° 2021-998 du 30 juillet 2021 relative à la prévention d’actes de terrorisme et au renseignement (PATR), voulue par le gouvernement, contrevient directement à ces principes. Comme l’explique Public Sénat, l’article 19 de cette loi « modifie le régime d’accès aux archives secret-défense en allongeant potentiellement au-delà de 50 ans le délai pendant lequel ces archives peuvent ne pas être accessibles notamment aux chercheurs, aux historiens voire aux citoyens. » Et l’Association des Archivistes Français (AAF) de préciser :

« L’article 19 (…) place les services de renseignement hors des exigences républicaines de contrôle démocratique. L’immense majorité de leurs archives devient inaccessible, et ce, sans aucune limite de durée autre que celle que ces mêmes services décideront. »

Mais les archives des services de renseignement ne sont pas les seules à être couvertes par le secret défense. Dans le contexte de la gestion de la crise sanitaire, un autre organe au cœur du dispositif présidentiel et gouvernemental en bénéficie : le fameux Conseil de défense. Comme le rappelle Libération, « depuis le printemps [2020], Emmanuel Macron l’a imposé comme l’outil de pilotage de la crise sanitaire, où il décide, en petit comité, de resserrer ou non l’étau de mesures censées contrer l’épidémie. » On est en droit de se demander si les déclarations martiales du Président sur le thème du « Nous sommes en guerre » n’avaient pas pour objectif de faire accepter le fait que le Conseil de défense soit ainsi placé en centre du dispositif décisionnel face à l’épidémie de Covid-19. Que se dit-il lors des réunions de ce Conseil, qui ont une influence directe sur la politique du pays et la vie quotidienne des Français ? Nous n’en saurons rien avant longtemps, et peut-être ne le saurons-nous jamais, eû égard à la loi PATR.

Si le pouvoir s’enfonce dans l’opacité, il exige en revanche toujours plus de transparence des individus. La loi PATR, toujours elle, est ainsi venue modifier l’article L851-2 du Code de la sécurité intérieure pour inclure dans les traitements automatisés de collecte et d’analyse en masse des données transitant sur les réseaux « les adresses complètes de ressources sur Internet », autrement dit les adresses URL complètes des sites Web visités. Certes, comme nuance Numerama, « la rédaction du Code de la sécurité intérieure déclare que ces dispositions sont opérées « pour les seuls besoins de la prévention du terrorisme », pour « les personnes préalablement identifiées susceptibles d’être en lien avec une menace », et requièrent une autorisation spécifique. » Mais ces garde-fous sont-ils suffisants ? Pour Bastien Le Querrec, chercheur en droit public et membre de la commission infraction de La quadrature du Net, la réponse est clairement non :

« Même si les boîtes noires sont limitées à la lutte antiterroriste, s’il n’y a pas de contrôle efficace — et on ne peut pas le savoir parce que ce contrôle est totalement opaque —, on pourrait très bien avoir des boîtes noires utilisées pour faire de la surveillance de mouvements sociaux. Ce n’est pas autorisé par la loi, mais comme on est dans une voie où l’on veut donner beaucoup de pouvoirs aux services de renseignement, nous avons des risques inévitables que ces techniques de renseignement très intrusives soient mésutilisées. »

La crise sanitaire, quant à elle, est utilisée comme prétexte à des entorses au secret médical. Par exemple, le décret (encore un) n° 2021-930 publié au Journal Officiel le 13 juillet 2021 autorise désormais un médecin traitant à demander à la Caisse Nationale d’Assurance Maladie de lui communiquer la liste de ses patients non vaccinés contre la Covid. Le médecin pourra donc avoir connaissance du statut vaccinal de ses patients, à leur insu, sans que ce soient les patients eux-mêmes qui aient décidé de s’en ouvrir à leur praticien. On aurait pu attendre que la CNIL (Commission Nationale sur l’Informatique et les Libertés) condamne une telle mesure portant atteinte au secret médical et à la relation de confiance qui doit exister entre un patient et son médecin . Mais elle s’est contentée de déclarer : « La CNIL, en principe défavorable à une telle pratique, considère que la situation sanitaire exceptionnelle peut la justifier. » Décidément, il semble que la crise sanitaire justifie tout.

Quant au passe sanitaire, il vous force à révéler votre nom, prénom, date de naissance et état de santé ou état de vaccination (eu égard à la Covid) aussi bien à votre restaurateur préféré qu’au premier vigile de centre commercial venu. On a vu mieux en matière de protection de l’intimité.

Conclusion

Chacun des éléments énumérés dans ce billet, pris individuellement, ne permet pas de dire que la France est devenue une dictature. Mais leur accumulation et leur convergence montrent clairement qu’elle en prend le chemin. Décret après décret, mesure après mesure, notre pays ressemble de moins en moins à une démocratie, et de plus en plus à une dictature.

Que pouvons-nous faire face à cette situation ? Déjà cesser le déni, et en prendre conscience. Il est encore temps de réagir pour ne pas finir comme cette pauvre grenouille que l’on a cuite à petit feu sans qu’elle s’en aperçoive.

Et face aux crises que nous connaissons (terrorisme, pandémie, réchauffement climatique), exigeons des mesures fermes mais qui respectent nos valeurs. La France en a de si belles : liberté, égalité, fraternité. Sinon demain, à force de passes sanitaire, puis civique, puis moral, nous risquons de nous retrouver entravés de toute part, dans un monde qui aura perdu ses couleurs et sa saveur.

 

 

 

 

 

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